Je dois vous faire un aveu

Je dois vous faire un aveu

Je dois vous faire un aveu.

Oui, voilà.

Mais avant cela, je dois vous faire part d’un courrier que j’ai reçu.

C’est un peu privé, mais si j’ai bien compris, c’est normal de faire maintenant part, par mail, par SMS, sur les réseaux sociaux, de nos émotions, de ce qui nous arrive, de ce qui nous touche.

Alors voilà.

Voici le contenu d’un courrier reçu de ma mutuelle (ceci est authentique) :

Monsieur,

Nous avons bien reçu votre demande concernant votre écartement de grossesse.

Toutefois, il nous manque la décision de la médecine du travail.

(…)

Ce n’est pas facile d’apprendre, comme ça, par courrier, qu’on est enceint, alors qu’on ne s’y attendait pas.

Surtout quand on a un peu passé l’âge.

Et qu’on est un homme.

Mais ça va, j’ai pu faire face.

Et gérer mes émotions.

S’arrêterait-on là, sur une touche d’humour ? Serait-on tenté de fustiger la personne qui, maladroitement, aurait cliqué sur le bouton « envoyer courrier de rappel à homme enceint » ?

Mon propos est autre.

Ce courrier est à mes yeux la démonstration de la déshumanisation non pas des travailleurs, mais du monde du travail – dans certains mondes des « services », en particulier.

La démonstration de la distance de plus en plus grande entre les « fournisseurs de services » et les « bénéficiaires » de ces services.

Qu’il s’agisse de services téléphoniques (et internet, …), d’assurances, de santé, et tant d’autres domaines, la pression semble la même : réduire les coûts, être plus « concurrentiel », être plus « compétitif », plus « efficace ».  Et faire croire à un service plus personnalisé, plus proche du client ou bénéficiaire.

Alors que concrètement, tout nous éloigne de plus en plus.

Nous sommes un code, un numéro. Votre interlocuteur ou interlocutrice s’appelle « Julien » ou « Sandrine », et vous appelle « Madame Durand » ou « Monsieur Dupont », parce que c’est ce qu’indique le dossier qui s’ouvre en tapant le code.

De part et d’autre, nous sommes de parfaits étrangers.

Lorsqu’un service vous appelle, le numéro est privé. Aucune chance de rappeler et de tomber sur la même personne (après 15 minutes d’attente, quand ce n’est pas coupé).

Et la nouvelle personne recevra votre dose d’énervement, et fera de son mieux … pour ne pas avoir une « évaluation négative ».

Alors que de légers frémissements permettent enfin de redonner sens à l’agriculture de proximité, aux circuits courts, la distance continue d’augmenter dans des « industries » du service, se regroupant pour des économies d’échelle, s’informatisant et s’automatisant pour des économies de personnel.

Il y a quelques mois, nous rêvions d’un autre « après ».

Est-il encore temps, en ce jour de la chandeleur, en ce jour de fête du retour de la lumière, de faire un vœu ?

Je fais le vœu que la logique des « circuits courts », de l’intérêt de connaître nos interlocuteurs, de valoriser la relation « vraie », s’étende à d’autres secteurs que l’agriculture et l’alimentation.

Peut-être la crise sanitaire et ses conséquences en termes de « distanciation » nous fera-t-elle encore plus clairement prendre conscience de son importance ?

Mais je m’éloigne.

Je dois donc vous faire un aveu. Voilà : après vérification, je ne suis pas enceint.

J’en informe ma mutuelle.

Belle chandeleur, profitez bien des chants d’oiseaux matinaux, de la lumière chaque jour plus franche.

 

Olivier Limet, le 2 février 2021

3 Replies to “Je dois vous faire un aveu”

  1. Tu m’as bien fait rire!! Enfin, ta mutuelle anonyme! Tant qu’il ne t’annonce pas que tu es mort… ;-)))
    J’ai beaucoup pensé à ta traditionnelle fête de la chandeleur avec ses quantités de crêpes et autre bonne rencontre… OUI ça m’a manqué!
    Qu’est-ce qu’on va faire pour se rattraper, APRES? Un énorme déploiement de… tout ce qui nous fait plaisir! Ce sera CHOUETTE!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

  2. Merci, Marie !
    Oui, pensons à ce qui compte vraiment pour nous, non seulement pour demain, mais aussi pour le long terme.
    Pas simple de se mettre d’accord sur les priorités – écologiques, sanitaires, économiques …
    On commence par des crêpes ou autres recettes faites ensemble, accompagnées d’ingrédients produits, transformés, échangés localement ?

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